Âme à âme

Je suis une grande romantique nostalgique de l'âme soeur... Aussi, je la vis dans de nombreuses histoires oniriques et parfois, romanesques dont Âme à âme est un extrait.

Première partie

 

Prélude

 

 

Madeleine se réveilla en sursaut. Où était-elle ? Quelle était cette pièce où elle s’était endormie ? Pourquoi suait-elle ? Pourquoi son cœur battait-il si fort ? Et surtout, pourquoi avait-elle si peur ? Elle grelotta de froid en sentant une goutte d’eau perler sur son visage. Elle avait si chaud, elle avait si froid et elle avait si peur.

 

Un instant, une lumière.

 

Madeleine regarda autour d’elle, hagarde, elle avait l’impression de flotter.

 

Madeleine n’avait aucune conscience de l’endroit où elle était, elle sentait seulement de la lumière autour d’elle comme si elle était enveloppée par une couverture chaude et réconfortante. Son corps se mêlait à cette sensation de bien-être. Au loin, elle entendit une voix qui l’appela. Elle n’y prêta pas attention, trop préoccupée à apprécier la douceur qui se propageait dans ses membres. Tout était si beau.

 

« Madeleine », répéta la voix.

 

Madeleine releva sa tête, un rayon flamboyant remplit ses yeux et son être se confondit avec la lumière irradiante.

 

Chapitre 1 : L’escalier 2

 

Automne

 

Josh passa rapidement la voiture. Il poussa sur le poignet et accéléra en rugissant avec le moteur rutilant de sa Zéna, sa moto hybride superpuissante.

 

« La seule vraie femme de ma vie », pensa lascivement le quadragénaire plutôt beau gosse. Ereinté par une journée en enfer, Josh arborait cette attitude nonchalante, blasé de tout et ayant tout vécu. Quand il se retrouvait au milieu du trafic new-yorkais, il reprenait ses atours de bad-boy blessé par la vie. Sa journée avait été si triste, à nouveau… Chevaucher sa moto, l’entendre mugir, dépasser tous ces abrutis confinés dans leurs voitures, étaient bien les seuls plaisirs que Josh pouvait encore éprouver dans son quotidien vide et morbide. Le feu passa au vert et Josh se précipita sur l’avenue où il slaloma sans vergogne ni considération pour les automobilistes ou les piétons. À la tombée de la nuit, Josh aimait se rejouer le film de ses flâneries motorisées, drogué par l’adrénaline et ensorcelé par les lumières évasives des rues, la carrosserie brillante du trafic et les visages furtifs dont il entrapercevait les silhouettes et les expressions. Tout paraissait vide autour de lui, seul le bruit de son moteur ronronnant importait. Conjugués à la sensation de la route et de l’air flirtant avec lui, ses « wild ride » en moto constituaient la touche bonheur de son quotidien.

 

Josh roulait à toute vitesse pour rejoindre l’appartement de luxe de sa mère situé sur la Fifth Avenue dans le très chic Upper East side de la Big Apple. Josh rentrait de son travail rempli des notes de musique discordantes de son orchestre et des sarcasmes de son violoncelliste égocentrique. Il était las et les derniers jours n’avaient pas embelli sa mélancolie. Il soupira en dépassant sauvagement les taxis qui ne se privèrent pas de le klaxonner. Il soupira sa colère, il devait voir sa mère, il devait résister. Il arrêta sa moto et descendit avec désinvolture. Michel, le gardien de l’immeuble, se précipita pour l’accueillir. Josh échangea quelques mots avant de lui laisser sa Zéna. Un instant, il regarda le vieux concierge tenir celle qui était sa dernière source de plaisir. Il lui adressa un signe discret, son cœur se serra quelques secondes puis le mouvement de la porte le détacha de ses pensées, Josh s’avança, le pas décidé vers l’ascenseur. Il arriva en trombe dans le duplex illuminé de sa mère. Il cria pour signaler son arrivée puis récupéra le courrier qu’il lui était adressé.

 

Comme à son habitude, celle qu’il appelait « la régente » préparait son entrée. En attendant que sa mère daigne s’afficher, Josh observa le décorum de l’appartement baroque et outrancier. Il y avait de l’argent sur chaque détail, que ce soit les lustres en verre de Verano, les rideaux dessinés par les plus grands couturiers, les tapis persans et les tableaux de maîtres. Sa mère affichait la richesse de son troisième mari avec une outrecuidance vulgaire et gênante. Sa mère, cette fille des îles que son père avait rencontré à Bora Bora, était devenue la parfaite pervenche new-yorkaise. Abonnée aux ragots de Park Avenue et de la clique fréquentant l’Upper East side, elle s’engonçait dans des apparences que Josh ne supportait plus. Que faisait-il encore ici ? Pourquoi n’était-il pas directement allé à son appartement ?

 

« Tu te dégonfles, petit soldat ? » Lui souffla la voix de son ego. Josh repoussa l’insulte et vociféra bruyamment à l’adresse de sa mère, il ne pouvait plus attendre que la matriarche caractérielle se décide à sortir de son boudoir.

 

« Josh, ne crie pas, hurla à son tour Ana vêtue d’une élégante robe en soie verte et de boucles d’oreilles en émeraude. Elle désigna les bijoux vraisemblablement nouveaux et Josh remarqua une nouvelle bague où trônait une émeraude surdimensionnée cerclée de diamants.

 

-     Qu’en penses-tu ?

-     Très beau, abrégea Josh qui n’avait pas le coeur à s’extasier devant ces pierres.

 

Josh soupira intérieurement contre cette richesse et cette apparence que sa mère cultivait en toutes circonstances, il abhorrait ce matérialisme creux et hypocrite. La femme qui l’avait mise au monde lui adressa un baiser poudré et distant, à son habitude. Josh soupira à nouveau, il ne se souvenait plus de la dernière fois où sa mère l’avait serré dans ses bras, vraiment serré dans les bras… Josh se demanda si sa mère ne l’avait jamais câliné quand il était enfant. Ses souvenirs étaient emprunts de distance, de faux-semblants et de non-dits si nombreux que les intestins de Josh se compressèrent, il refoula une envie soudaine de vomir.

 

-     Qu’est-ce que tu veux ? somma Josh avec impatience se concentrant sur sa respiration.

-     Modère ton agacement, je suis ta mère, je te rappelle.

-     « Mère », tu m’as appelé trois fois au travail, tu as pratiquement harcelé ma secrétaire, ne me dis pas que c’est pour me montrer ta nouvelle robe de chez Gucci.

-     Dolce et Gabana, s’il te plait, révise tes classiques.

-     Maman ! fronça Josh.

-     Je t’ai demandé de venir au sujet de… ton Eva.

-     Hein ? Encore ! Maman, ça fait plusieurs mois maintenant… Ce n’est plus « mon » Eva !

 

Josh grinça des dents en retenant sa colère, sa mère ne pouvait s’empêcher de s’immiscer dans sa vie amoureuse.

 

-     Plus ton Eva ? Une femme avec qui tu as failli avoir un enfant ? Tu ne vas pas me dire que t’es séparé pour de bon cette fois-ci ? Vos séparations sont plus fréquentes que vos réunions.

-     Maman… Je t’ai dit que nous étions séparés définitivement, nous avons passé le point de non-retour.

-     Pour de bon ? C’était quoi … ta compagne pendant six années consécutives ?

-     Sept années, mon record de longévité, corrigea cyniquement Josh. Et oui, nous sommes séparés pour de bon, merci pour ta compassion. Je te l’ai dit il y a… ça fait des semaines maintenant, s’agaça-t-il.

-     Sept années dis-tu ? Sa mère arbora une expression malicieuse. Mais, moi je comptais les années d’infidélités… le compte est bon, mon chéri. Sur sept années, je suis certaine d’obtenir six années de flirts, d’escapades et d’infidélités en tout genre, pas vrai mon Don Juan d’amour ? Tu es et tu resteras toujours un coureur de jupon, comme ton père ! Sa mère éclata dans un rire faux et moqueur. Josh ne réagit pas à la cruauté de sa mère et garda une expression indifférente sur son visage. Mais au moins tu as été plus résistant que ton père ! Je ne suis pas sûre qu’il ait su rester fidèle plus d’une semaine… ton père ! Alors une année…

-     Maman, si tu m’as appelé pour me refaire le livre des doléances contre papa, excuse-moi, mais je m’en vais !

-     Oh, un peu d’humour Josh ! Voyons ! Ce que tu es sérieux tout d’un coup ! Je sais très bien que tu n’aimais pas ton Eva. Tu n’as jamais été amoureux, mon pauvre chéri… Comment le pourrais-tu ? Ton père est un don juan et je suis une poupée vénale et intéressée ! Ana explosa de rires, Josh ressentit une danse macabre envahir son cœur. Depuis l’âge de ses 6 ans, sa mère lui avait répété les mêmes reproches… Ceux que son père lui avait criés alors qu’ils se disputaient dans le salon, au vue des invités. Sa mère n’avait jamais supporté qu’il la traite de femme vénale devant sa famille et leurs proches.

-     Bien. Je m’en vais.

-     Attends ! Ana retint son fils par le bras. Eva ne m’a pas rendu ma broche Hermès, celle qui dessinait un papillon avec un scarabée en rubis !

-     Sérieusement maman ?

-     Oui, tu sais… C’était un modèle unique. Je mettais cette broche chaque année pour Thanksgiving.

-     Maman, je ne t’ai jamais vu avec cette broche sauf peut-être les deux jours après que tu l’aies achetée.

-     Josh ! Tu exagères ! Tu as si peu le sens du détail… Pas étonnant que les femmes te quittent. Tu as beau les attirer comme le miel avec les abeilles, tu ne sais vraiment pas t’intéresser aux femmes… Si tu n’es même pas capable de percevoir ce qui fait les détails de la beauté de ta mère…

-     Maman, c’est bon. On peut avoir une conversation de plus de dix secondes sans mentionner ton ego blessé, s’il te plait.

-     Josh ! Je veux récupérer ma broche !

-     Maman, laisse tomber ! Je ne vais pas la récupérer juste pour flatter ton ego… Tu en as des dizaines de broches. Je te la rembourserai ok ? Josh se dirigea vers la porte d’entrée, il était partagé par l’aigreur, le dépit et une dépression profonde.

-     Josh, tu ne comprends pas, c’est un modèle unique de…

-     Maman, c’est toi qui ne comprends pas! J’en ai rien à foutre de ta broche de chez Hermès. Je viens de passer une journée de merde ! J’ai foiré l’audition de ma composition, Tevai refuse de passer les vacances avec moi, je me suis engueulé avec Eva qui veut garder Lana… Tu crois vraiment que j’ai envie de me battre pour une broche ?

-     La garde de Lana… C’est une chienne ! Depuis quand on se dispute pour la garde d’un chien ? C’est ridicule !

-     C’est mon bébé maman !

-     Pas étonnant que Tevai préfère la compagnie de sa mère à la tienne, tu lui préfères un retriever noir de 2 ans !

-     Ça suffit. Je ne vais pas avoir cette discussion avec toi. Dis-moi combien ta broche coûte, je te la rembourserai, fin de la discussion !

-     Très bien, concéda finalement sa mère apeurée par l’attitude démesurément violente de son fils. Est-ce que tu restes… Tu sais, John organise un concert privé.

-     Non, j’ai d’autres choses à faire..

-     Pourtant, il y aura Mary, je voulais…

-     Maman, je suis fatigué, je n’ai… Je m’en vais ! »

 

Josh sortit en trombe sans écouter les paroles creuses de sa mère. Il claqua la porte avec force et se trouva face à l’ascenseur, protestant contre l’attitude juvénile et égoïste de sa mère. Josh qui d’ordinaire n’arrivait pas à accepter la vénalité de sa mère, se résolut à admettre l’évidence, sa mère n’était pas décidée à lui donner l’amour qu’il cherchait en elle. Une force destructrice s’empara de lui, il aurait aimé tout casser. Pourquoi sa mère était-elle avide ? Sa beauté physique refaite par le botox et les crèmes de marque n’arrivait pas à lui ôter l’aigreur de son corps et de son caractère. Il serra ses deux poings en observant le mur. Il pensa à Eva, son ex-compagne. « Le même modèle que sa mère.… » Pourquoi n’avait-il jamais su aimer des femmes ? Il le savait désormais. Elles ressemblaient toutes à cette mère qu’il ne pouvait s’empêcher d’aimer… Cette mère intolérante et détachée. Il eut un geste en direction du mur et le réprima aussitôt en baissant la tête.

 

« Cela ne sert plus à rien désormais. » Il acquiesça à la paroi et imagina que Eva se tenait face à lui, il cracha avec hargne. Sa salive habilla la tapisserie en velours rouge des escaliers, ce qui amusa Josh… Il eut la sensation d’être un gamin. Il s’attarda sur le panneau doré « Escalier 2 » et s’aperçut qu’il s’était pratiquement décollé. Un instant, il voulut taper contre la petite pancarte et se ravisa. Il arracha le cartel en métal avec une certaine délectation et s’amusa de son trophée.

 

« L’escalier numéro deux, car il faut toujours être deux, pas vrai ? » Le morceau de fer brillant étincela dans son regard comme si l’objet lui répondait. Il hocha la tête. Avec ce simple geste, il retrouva une lueur de vie et se décida à continuer son chemin. Il se rappela sa décision. Il ne devait pas se détourner de son objectif. Josh le savait, il était l’heure de retourner dans son appartement.

 

Il regarda la porte dorée de l’ascenseur et se ravisa d’appuyer sur le bouton. Il se décida à descendre à pied à toute vitesse, Josh fulminait. Il avait l’esprit tellement préoccupé par sa colère qu’il ne remarqua pas la présence d’une jeune femme qui montait. Il la bouscula avec violence.

 

« Hé ! avertit-elle propulsée contre la rambarde.

 

Josh se tourna vers elle, ses yeux étaient rouges, il était à deux doigts d’exploser. Aveuglé par la noirceur de son âme, il regarda évasivement la jeune femme, il eut l’impression qu’elle était un ange tant elle illumina sa peine.

 

-     Excusez-moi, je ne vous avais pas vu. Il eut un signe de la main et continua sa course effrénée.

 

La voix de la jeune femme l’appela mais Josh n’entendit pas. Il rejoignit le patio intérieur et passa dans le premier bâtiment de la résidence. Il monta les escaliers en respirant lourdement pour calmer ses émotions. Un instant, il s’arrêta. Il eut comme l’impression de voir le visage de la jeune femme se dessiner. Il ne l’avait pas vu, aveuglé par ses pensées, et désormais, ses traits apparaissaient à sa mémoire. Elle avait des cheveux fins, légèrement ondulés. Ses joues étaient roses sur une peau blanche fragile et de grands yeux verts profonds. Elle illuminait une sorte d’aura rose imprégnée d’une douceur tendre. Josh secoua sa tête, il avait l’impression d’avoir halluciné, cette jeune femme devait être un ange et il avait dû rêver sa présence. Josh n’en était pas à sa première vision anormale. Ces derniers jours, il s’était habitué à percevoir des choses inhabituelles comme si des voix, des présences s’adressaient à lui… Il savait ce qu’elles lui demandaient. Il souffla et reprit sa marche d’un pas décidé. Il était temps.

 

Josh poussa la porte de son appartement, il était concentré et résolu. Quand il retira sa veste en cuir et déposa son trophée dérobé à l’escalier numéro 2, il était déjà dans un autre état… Son cœur résidait dans un trop plein d’émotions ressassées depuis de nombreuses années. Il se répétait des sons mélancoliques formant une sorte de composition difforme mélangeant les notes des plus belles symphonies de Mozart et Beethoven avec du ukulélé, des maracas et des bruits de bidons argentés. Il n’entendait plus les voitures, il n’écoutait plus les mouvements de son appartement silencieux, il était branché sur la musique de sa respiration, calme et perturbée.

 

Josh avait placé une chaise au milieu de la salle sous l’emplacement d’un lustre multicolore qu’il avait fait retirer quelques jours plus tôt. A la place de l’œuvre d’artiste qui valait plusieurs milliers de dollars, Josh avait placé une corde classique à quelques dollars le mètre. Un sourire amer apparut sur son visage, les images de la préparation du nœud lui revinrent. Jamais il ne s’était douté de la difficulté de faire un nœud suffisamment solide pour supporter le poids d’un homme de 88 kilos. Josh saisit le cordage et observa quelques secondes ce cercle formé par la corde, son destin reposait dans ces morceaux de câbles tressés en fibres d’origine naturelle. Il contempla les détails du coton, de la sisal, les entrelacs entre les torons… Jamais rien ne lui parut aussi beau que cet assemblage savant.

 

« Ne me laisse pas tomber. Ne me laisse pas tomber, répéta Josh fébrilement. Je ne veux pas tomber, je veux voler. »

 

Josh monta sur la chaise et passa la corde autour de son cou. Il respirait lourdement, le rythme de son cœur s’accéléra, la tension montait dans ses poignets et ses pieds, son pouls sortait de son cou. Il pensa à Tevai et Téa… Ses deux enfants. Il pensa à Babou et Lana, ses deux chiennes. A son père et sa belle-mère, la formidable Nada. Deux… Toujours des paires, et lui seul qui ne semblait jamais se satisfaire des compagnes qu’il avait connues dans sa vie. Il n’avait plus le temps de penser à tout cela. Il avait prévu chaque détail.

 

Il prit le portable qu’il avait gardé dans sa poche de pantalon et appuya sur la playlist qu’il avait préparée. S’il devait se suicider, il voulait le faire avec élégance… avec Rachmaninov en guise de dernier morceau. Pour Josh, le compositeur russe était le seul dont les mélodies résonnait au plus profond de ses entrailles d. Les notes du Concerto numéro 2 entonnèrent son morceau préféré, l’adagio interprété par le célèbre pianiste lui-même. Il se laissa porter par les premières notes avec délice. Josh avait tant de fois joué, rejoué, écouté et réécouté cette composition divine, lui qui était de nature si obsessionnelle. Il avait toujours voulu, toujours conquis, toujours su. En cet instant, il savait. Il savait. Il était temps d’arrêter sa course folle, d’en finir avec la conquête et d’ignorer la fuite de sa vie gâchée.

 

Josh lâcha le portable. Quand l’appareil se fracassa sur le sol, la chaise avait basculé dans le vide. La corde saisit son cou. La douleur envahit ses tempes, son cou résista et Josh comprit qu’il allait rester encore en vie le temps que son corps suffoque avec l’arrêt de sa respiration. Il essaya de repasser tous les moments heureux de sa vie… La naissance de Tevai, le parc où il aimait jouer, les répétitions de musique, les mains de Téa sur son piano, le sourire d’Eva, la fidélité affectueuse de Badou, la spontanéité folle de Lana… Il y avait tant de sourires, tant de minutes à se remémorer, mais rien de tout ça n’eut lieu. Josh perdit le contrôle sur ses pensées, sur son égo, sur son corps. Son âme parla à sa place. Dans un rayon de lumière, Josh ne réussit à voir qu’une chose, le visage de cette jeune femme, cet ange qu’il avait croisé dans l’escalier quelques minutes plus tôt.

Chapitre 2 : Cristal de roche

 

 

Des morceaux de bois s’entrechoquaient avec le vent chaud. Des bruissements flottaient entre les feuilles des bananiers et des cocotiers. Le soleil plombait la poussière écrasée par la chaleur de l’après-midi. Quelques enfants jouaient sous le patio protégé par des poutres et des toits en osier tressé. Au creux des murs en terre cuite, il faisait plus frais. Etendue sur une natte et un tissu bariolé, Madeleine somnolait. Les quelques mouches qui volaient autour d’elle ne dérangeait pas son demi sommeil. Madeleine s’agitait malgré la chaleur pesante. Elle faisait toujours le même rêve quand elle était dans cet état d’entre deux sommeils, léger et profond à la fois. Madeleine voyait un petit garçon à la peau matte et aux cheveux noirs jouant dans une cour inondée par le soleil. Il était entouré d’épis de blé et de coquelicots où tout semblait en sécurité et amusant. Brutalement, le ciel se changeait et un orage arrivait. Le petit garçon courrait vers une maison en tôle où il se perdait, incapable de retrouver où il habitait.

 

Madeleine se réveilla en sueur. Elle observa les alentours. Un scarabée des sables passa à proximité de sa porte faite de paille et de terre mélangées. Madeleine venait d’arriver dans ce village perdu de la campagne de Savé où elle souffrait autant de la fatigue du voyage que des températures rudes. Habituée à un confort sommaire, Madeleine rêvait pourtant d’une douche. Elle qui d’ordinaire résistait facilement aux conditions de ses missions de par le monde, sentit ses forces l’abandonner. Elle ferma les yeux et appuya doucement sur ses paupières avant de masser ses cernes et remonter sur ses arcanes sourcilières. Elle laissa ses deux doigts sous son troisième œil et adopta une pause méditative. Son corps trembla malgré lui et Madeleine balaya les restes de son cauchemar d’un souffle. Il était temps de se mettre au travail.

 

Elle sortit de sa maisonnette pour se diriger vers la maison commune. Elle entendit un sifflement suivi d’un murmure qui l’appela.

 

« Yovo, yovo. » 

 

Madeleine afficha une risette mi amusée mi lasse de cette expression qui désignait l’homme blanc en béninois.

 

« Viens Madeleine, viens » reprit la voix. Madeleine, surprise d’entendre son prénom, s’approcha.

 

Un vieux caché par la pénombre de sa cahute en bois était assis, adossé à un mur. Il lui présenta un coussin et l’invita à s’asseoir avec lui. Madeleine s’exécuta en décortiquant les traits de son visage. Elle avait l’impression d’être entrée dans un vieux théâtre où l’on rejouait une scène de son enfance. L’homme venait de préparer un thé et servit à Madeleine du breuvage ambré parsemé de morceaux de menthe. La jeune femme grimaça, elle n’avait pas envie de boire chaud par cette chaleur.

 

« Tu minaudes comme un chat… Tu ne sais pas que boire chaud est le secret de l’homme du désert, cela étanche la soif bien mieux que boire un breuvage froid qui demande bien plus d’efforts à ton corps. » 

 

Madeleine regarda l’homme, perplexe et admirative, il s’exprimait dans un français remarquable et tous ses gestes étaient emprunts de sollicitude et de finesse. On aurait dit un prince arabe avec ses tâches noires sur le visage et autour de ses yeux, sa peau caramel était bien plus claire que les autres membres du village. Une impression la taraudait… Cet homme, Madeleine avait l’impression de le connaître.

 

« Je suis Sérapis le sage. Je ne suis pas né de cette terre. Je suis venu ici pour te rencontrer.

-     Me rencontrer, balbutia Madeleine.

-     Te retrouver si tu préfères.

-     Me retrouver. Moi ? Tabib, comment pouvais-tu savoir que je viendrai ici, je ne le savais pas moi-même il y a encore, quelques jours !

-     Je savais. L’homme posa sa théière sur le feu et sortit des dattes sucrées et quelques figues. On aurait pu se croire à Tombouctou ou Merzouga, dans un coin secret du désert envoûtant et mystérieux. L’ambiance de la hutte ne ressemblait aucunement à celle de la vallée verdoyante de la petite ville de Savé située à 300 kilomètres de Cotonou, la capitale économique de l’ancienne République du Dahomey.

-     Qui es-tu ?

-     Qui suis-je ? En voilà une question fondamentale… Je suis un être comme les autres, je suis comme toi, je suis une poussière d’étoile, une particule minuscule qui constitue l’univers. Je suis… Une âme.

 

Il s’arrêta laissant flotter le mystère. D’un regard malicieux, il se détourna des yeux dubitatifs de Madeleine et lui pointa la tenture qui le protégeait du soleil. Elle représentait une montagne noire. A ses pieds coulait une rivière chatoyante parsemée de fleurs colorées. On distinguait une silhouette dans le ciel. Le tissu jauni par le temps et le soleil avait effacé sa forme originelle et Madeleine considéra qu’il s’agissait d’un oiseau qui volait vers l’horizon.

 

-     Je suis cet oiseau, Madeleine.

-     Tu es un oiseau ! rit Madeleine. C’était la réponse la plus absurde et la plus drôle qu’un vieil homme semblant si sage, pouvait lui donner.

-     Oui. Tu es un oiseau aussi, le sais-tu au moins ?

-     C’est sûr s’amusa Madeleine. Tant qu’à choisir, est-ce que je peux être un cygne ? J’ai toujours aimé les cygnes.

-     Ah un cygne, bien sûr. Sérapis haussa les paupières comme s’il s’adressait à lui-même, un rictus enchanté sur ses lèvres. Tu les aimais beaucoup étant petite fille, n’est-ce pas ? Tu jouais avec eux près d’un petit lac… Il s’est gelé un hiver où tu as pu faire du patin avec ta soeur. Vous avez beaucoup ri. Il y avait ce cygne de l’autre côté de la glace gelée, que les pompiers avaient cassée pour que les animaux puissent continuer à naviguer sur l’eau. Tu as vu ce cygne et tu as eu froid pour lui.

 

Madeleine écarquilla les yeux, comment Sérapis avait-il pu deviner ce souvenir si cher à sa mémoire ? Madeleine avait 6 ans, c’était la première fois que Madeleine découvrait la glace. Elle avait joué, inlassable, à tracer le chemin du père noël et aménager des rives douillettes pour les pauvres canards et ce cygne magnifique, qu’elle avait trouvé grelottant. Captivée par la maison en bois qu’elle leur avait construit, elle avait fini par tomber dans l’eau gelée. Malgré la sévère sinusite qui l’avait clouée plusieurs jours au lit, cette expérience était restée gravée dans son coeur.

 

-           Je sais Madeleine. Il lui prit sa main droite où il plaça une pierre translucide en formulant une prière indéchiffrable.

-           Qu’est-ce que c’est ? interrogea Madeleine.

-           Je sais Madeleine, répéta Sérapis. Je sais la raison de ton rêve.

-           Mon rêve ?

-           Celui du petit garçon qui court, Madeleine.

 

Madeleine ne put retenir un tremblement, il parcourut tout son corps et elle frémit en revoyant les images de cette quête nocturne qui la perturbait à chaque réveil… Pourquoi rêvait-elle de ce petit garçon à l’air si triste ? Pourquoi n’arrivait-il à retrouver sa maison dans ce bidonville sale et insalubre ?

-     La question n’est pas le pourquoi Madeleine… La seule question est d’où viennent ces images ?

-     Je ne sais pas, cafouilla Madeleine mal à l’aise. Le sais-tu ?

-     Que fuis-tu Madeleine ?

 

A cet instant, Madeleine replongea dans son rêve comme si elle rêvait éveillée. Elle se revit errante dans cette rue nauséabonde où les habitations puaient de souillure infecte et putréfiée. Une porte s’ouvrit, Sérapis apparut et tendit la main à la petite fille qui lui sourit avec plaisir et réconfort. Elle passa le pas de la porte et entra dans une chambre éclairée d’une lampe douce. C’était une chambre d’enfant richement décorée et remplie de jouets. Il y avait quelques photos sur les murs mais Madeleine ne distingua pas leurs visages. Cette fois-ci, Madeleine eut la franche impression d’être entrée dans le rêve. Il n’y avait plus Sérapis, il n’y avait plus de hutte couchée par la chaleur.

 

La porte de la chambre s’ouvrit. Une femme en furie poussa un enfant contre le lit en le frappant avec hargne et méchanceté. Elle insultait le garçon mais Madeleine n’arrivait pas à entendre ces cris, tétanisée par le visage de cet enfant terrorisé face à cette femme dont les yeux sortaient de ses orbites. Ce petit garçon… Madeleine réalisa qu’il s’agissait du même petit garçon que celui de son rêve.

 

Madeleine voulut s’avancer quand une force invisible l’en empêcha. Elle détourna son regard pour ne pas voir l’enfant être rossé. A cet instant, Madeleine ouvrit les yeux. Elle suait, transpirait, haletait. Elle détailla la pièce autour d’elle… Elle était revenue dans sa cahutte poussiéreuse perdue en pleine campagne béninoise et Sérapis avait disparu. Qu’avait-elle rêvé justement ? Toute la scène ou seulement cette vision d’une violence horrible ? Elle observa l’extérieur, le soleil se couchait et la fraîcheur gagnait peu à peu les alentours. Elle avait dû dormir au moins 3 heures si la nuit tombait déjà. Elle expira éreintée par cette hallucination incompréhensible. Pourquoi avait-elle vu cet enfant se faire battre ?

 

-           Il est peut-être temps d’arrêter ton métier de missionnaire, pensa Madeleine se rappelant les critiques de sa meilleure amie qui l’accusait toujours de vouloir guérir le monde au lieu de s’occuper d’elle.

-           Madame Madeleine, vous êtes réveillée ?

-           Oui, Rosemonde. Oui, je suis réveillée.

 

Madeleine sortit de sa chambre et accueillit la présence de Rosemonde avec gaieté et réconfort.

 

-           Le dîner sera prêt d’ici une demi-heure. Les enseignants du village sont venus pour faire votre connaissance avant de commencer le travail demain. Est-ce que cela vous va ?

-           Oui… Oui bien sûr, Rosemonde. Merci.

-           Très bien. Le dîner aura lieu dans la grande maison, celle en contre bas… C’est là où nous vous avons accueilli.

-           C’est entendu. Merci. Rosemonde acquiesça avec contentement en prenant congés.

-           Rosemonde ! l’arrêta Madeleine.

-           Oui Madame ?

-           Excusez-moi… Ça va peut-être vous sembler étrange comme question… Mais est-ce qu’il y a un Sérapis dans ce village ?

-           Un Séra quoi ?

-           Sérapis. C’est un prénom… Celui d’un vieil homme typé, un peu café au lait… Madeleine s’arrêta en s’apercevant de l’énormité de sa description. Non pardon, bien sûr. Un mirage… C’était un mirage.

-           Ah… Le soleil tape fort ici, il faut faire attention à bien s’hydrater et boire beaucoup de thé Madame Madeleine.

 

Madeleine afficha un sourire faible et observa Rosemonde s’éloigner. Elle entra dans sa cahutte et se dirigea dans ce qui ressemblait à une salle de bain. Elle alluma la lampe grésillante pour étudier son visage dans le miroir. Elle affichait des cernes gonflés et ses cheveux se dispersaient en bataille. Son teint était terne et sa peau avait gardé les marques de la natte sur laquelle elle s’était assoupie. En se penchant vers la glace, Madeleine remarqua un bouton sur son cou et désespéra. Elle qui refusait de prendre de traitement anti-paludisme devait éviter toutes piqûres. Elle appuya contre la marque, aussitôt une douleur lancinante asséna son cerveau comme si elle venait de recevoir un coup de massue. Dans un réflexe instinctif, elle sortit de la pièce pour s’allonger sur la natte. Sa tête était plus lourde qu’une enclume et elle sentit des inflammations se réveiller le long de sa colonne vertébrale.

 

-           Oh mon Dieu… Qu’est-ce qu’il m’arrive ?

 

Elle s’étala sur la natte, immobilisée par des frissons aussi tranchants que des pics à glace. Des larmes giclèrent de ses yeux, la jeune femme perdait le contrôle de son corps. Elle posa sa tête contre l’oreiller en priant pour que cette crise passe. A cet instant, elle aperçut la pierre translucide de Sérapis étinceler dans l’ombre, Madeleine sombra immédiatement dans un sommeil paradoxal fiévreux.

Chapitre 3 : Ho’oponopono

 

Hiver

 

 

Josh regardait les arbres dans la cour. Il se tenait debout, près de la fenêtre où la lumière pénétrait avec douceur.

 

« Avez-vous rêvé cette nuit ?

-           Avec tous les médicaments que vous me refilez, je n’ai pas le temps de rêver… Mon esprit est lobotomisé.

-           C’est pour votre bien, vous comprenez Josh ?

-     Quel bien est-ce exactement Docteur ? La femme âgée d’une quarantaine d’années fronça gentiment les sourcils en réprimande. Je comprends… J’essaie de comprendre en tous les cas, corrigea Josh. Je sais aussi qu’une partie du traitement se termine aujourd’hui et que je pourrais sortir demain.

-           Vous connaissez les conditions Josh ?

-           Vivre chez ma mère, retrouver un travail, faire du sport, manger équilibré… répondit Josh en s’asseyant de sourire face au docteur.

-           Josh ?

-           Participer au groupe de paroles au moins une fois par semaine, ajouta-t-il sans conviction.

-           Autant de fois que vous voulez Josh. Il y a trois groupes dans votre quartier, vous pouvez y aller plusieurs soirs par semaine.

-           Et Véronique ?

-           Véronique viendra vous voir tous les jours pendant un mois. En fonction de votre évolution, nous espacerons ses visites à une fois par semaine puis si tout va bien, à une fois par mois au trimestre prochain.

-           Bien. Le plus vite, le mieux.

-           Josh, je vous rappelle que ce n’est pas une course de rapidité… C’est une course de fond. Vous courrez un marathon, pas un sprint.

-           Et pour gagner quoi docteur ? L’estime de moi-même ?

-           Oh Josh, soupira le docteur. Oui, si cela vous fait plaisir… Laissez-moi seulement reformuler par l’amour de vous-même.

 

Josh se leva nerveusement et retourna à la fenêtre. Le docteur expira doucement, cela faisait dix jours que Josh était sorti de salle de réanimation et avait commencé son programme d’après Tentative de Suicide. Chaque fois qu’il était en désaccord profond avec la réalité, elle avait observé qu’il se levait et regardait la cour. Ses yeux suivaient un parcours précis allant des pots d’hortensia au ficus en passant par la fontaine où de l’eau sortait d’un ange en marbre rose.

 

-           Josh, si vous ne vous sentez pas prêt, je ne vous signe pas votre bon de sortie et vous restez quelques jours de plus.

-           Je suis prêt docteur, répondit-il calme et décidé. Il plongea à nouveau son regard sur l’eau jaillissante. Je dois sortir. Il est temps.

-           Il est temps. Votre phrase fétiche, ne souhaitez-vous pas l’oublier pour quelque temps Josh ? Le temps n’existe plus Josh, seul votre bien-être compte…

-           Vous voulez dire ma réhabilitation ? N’est-ce pas le terme que vous utilisez ?

-           Je préfère guérison, bien-être, bonheur, paix… Choisissez un mot, peu importe.

-           Rédemption.

 

Le Docteur Mary Harrison soupira, elle ne savait pas si Josh utilisait à nouveau l’humour ou s’il était sérieux, Josh jouait toujours avec les limites du perceptible et malgré ses capacités à percer à jour ses patients, Josh était plus complexe que les autres.

 

-           Josh. Je vais être honnête avec vous. Vous êtes une énigme pour moi. C’est une première pour moi…

-           Je fais souvent cet effet-là aux femmes.

-           Josh, s’il vous plaît.

 

Le docteur le gronda visuellement et lui somma de s’asseoir face à elle.

 

-           Je vais bien docteur, vous le savez, vous le sentez. Je suis cynique, amer, déchu, déçu par moi-même… Raté au point d’avoir raté mon suicide ! A 39 ans, c’est quand même inédit ! Mary fronça les sourcils laissant apparaître un début de sermon. Pardon, ma Tentative de Suicide… Ma TS, docteur Harrison… Ma « TS. »

 

La voix de Josh se perdit à nouveau. Il posa son regard sur l’agenda ouvert du docteur et passa ses mains sur le livre qu’il lisait, Ho’ponopono. Le secret des guérisseurs hawaïens. Il se sentait prêt, il se savait prêt. Il voulait revoir sa mère, revoir son père qui était resté à New York depuis cette soirée où Josh avait poussé cette chaise dans le vide. Il espérait parler à son fils même s’il savait qu’il allait falloir un peu de temps à son garçon pour comprendre et pardonner le geste de son père. Sa fille était venue avec son père… « Elle n’avait rien d’autre à faire » pensa Josh qui s’en voulut immédiatement. Il devait lutter contre les pensées noires. Josh attrapa le livre en répétant la prière du Ho’ponopono.

 

Créateur Divin, Père, Mère et Fils qui ne font qu’un…

Si moi, ma famille, mes proches ou mes ancêtres vous ont offensés

ou offensé votre famille, vos proches ou vos ancêtres en pensées,

en mots, en actes et en actions depuis le début de la création

jusqu’à aujourd’hui, nous implorons ton pardon…

Puisse tout cela être nettoyé, purifié et libéré.

Que tous les blocages, les mémoires, les énergies

et les vibrations négatifs soient coupés.

Puissent toutes ces énergies perverses et négatives

être transmutées en pure Lumière.

Ainsi soit-il !

 

Josh soupira, à chaque fois qu’il prononçait cette prière que le docteur lui avait apprise le premier jour de sa convalescence, il se sentait mieux, libéré, ouvert à de nouvelles sensations.

 

-           Vous avez eu de nouvelles… visions, commença le docteur Harrison avec douceur.

-           Ah… Ce ne sont plus des rêves ou des hallucinations désormais.

-           Les mots sont des catégories, ils tentent de classifier ce qui est souvent fondamentalement, inqualifiables au regard de l’émotion ressentie.

-           Vous faites des progrès docteur… Je risque de vous manquer, pas vrai ?

-           Oui, vous allez me manquer Josh, concéda Mary qui s’était attachée à cet homme séduisant et sûr de lui en apparence mais si complexe, vulnérable et secret au fond de lui. Dois-je vous rappeler toutefois que je vous revois une semaine après votre sortie ?

-           Ah… toujours amoureuse de votre mari, pas vrai ?

-           Oui, Josh, toujours amoureuse de mon mari, rit Mary. Elle s’arrêta quelques secondes sur la photo de son mari placé dans un cadre près d’elle. Elle se ravisa et regarda Josh qui semblait perdu à nouveau, dans l’observation de la fontaine. Et vous ?

-           Je n’ai pas de mari, docteur ! s’amusa Josh en pensant à l’image de lui avec un homme.

-           Josh ! Elle laissa sa main tomber avec une pointe d’agacement et d’amusement. Mary se mit à rire et Josh l’imita. Ils rirent de bon cœur comme s’ils imaginaient ensemble, la vision de Josh partageant sa vie avec un homme, lui qui avait été un homme à femmes, un séducteur connu par tout le gotha new yorkais.

-           Non Docteur, je ne suis plus amoureux d’Eva, je n’ai jamais été amoureux d’elle, expliqua Josh après un temps de silence.

 

Il avala sa salive avec difficulté, un nœud dans la gorge. Lui qui avait toujours couru après l’amour idéal, lui qui voulait tant rencontrer son âme soeur… ll s’était trompé à chaque fois. J’ai cru… Tant de fois, j’ai cru l’avoir rencontré… Elle. Cette âme soeur, cette compagne idéale qui me complèterait.

-     Je me suis fourvoyé Docteur. J’ai cru que serrer une femme, son corps, c’était aimer. Il n’en est rien. Je n’ai jamais su aimer, déclara Josh ému et gêné.

-           Josh, vous avez aimé… Il n’y a pas de manière d’aimer si ce n’est être là pour l’autre.

-           C’est bien ce que je dis. Je ne sais pas être là docteur. Je suis ailleurs. Je suis avec elle, mon âme soeur. Pourquoi faire ? A quoi bon ? Je ne sais pas.

 

Un silence plana et Mary garda un regard rempli de compassion sur Josh qui avait détourné son visage vers le lointain. Il sentait son cœur battre, lourd et fragile, entier et vulnérable. Son corps s’agitait fébrilement, il se sentait si loin, si près de cet instant où il avait décidé d’arrêter ses jours. Il respira doucement en ressentant la présence apaisante de Mary et lui adressa une œillade de gratitude.

 

-           Et cet ange ? Cette jeune femme dans l’escalier ?

-           Dans l’escalier, dans la salle d’attente, dans la chambre, dans le couloir de lumière… Elle est partout. Elle me suit comme mon ombre sauf qu’elle est ma lumière…

 

Josh aspira de l’air pour apaiser ses émotions en ébullition. A chaque fois qu’il parlait d’elle, quelque chose s’animait en lui, son plexus solaire chauffait et il avait l’impression que tout s’accélérait comme s’il pouvait capter la vitesse de la lumière.

-     C’est comme si elle avait pénétré mon âme…

-           Vous savez qu’il y a de fortes chances que vous gardiez une telle mémoire d’elle car elle est la dernière personne que vous avez vu avant votre tentative de suicide ?

-           Autrement dit, si je ne l’avais pas vu, c’est ma mère qui m’aurait accompagné dans ce désert d’émotions, ce feu d’artifices d’impressions, ce paradis remplis d’images et de paix ? Mon Dieu, merci, mille fois mercis ! Il ricana et s’arrêta en considérant l’expression attentive du docteur. Vous le savez très bien docteur, ce que j’ai vécu, beaucoup d’autres l’ont vécu… Je suis heureux que ce soit cette inconnue qui m’est accompagnée plutôt que ma mère.

-           Ce n’est pas un hasard, n’est-ce pas ?

-           Non ! C’est une demande oui ! Ma demande à l’univers ! Ne me laissez pas seul dans cette galère ! cria doucement Josh. Ils savaient là-haut, ils savaient très bien que j’allais continuer à vivre… Ils savent tout de toutes les façons ! Heureusement qu’ils m’ont envoyé cet ange… Cette image. Vous savez je sais sa présence. Je suis incapable de vous décrire son visage… Je sais, c’est tout.

-           C’est normal Josh. La plupart des personnes qui ont vécu une Expérience de Mort Imminente parle de présence, d’énergie, de formes… Parfois, leurs interlocuteurs ont une apparence humaine, parfois ils retrouvent un parent décédé…

-           Mais elle… Elle ! Je l’ai vu dans cet escalier !

-           La mémoire joue des tours parfois…

-           Vous me prenez pour un fou, n’est-ce pas ?

-           Si je vous prenais pour un fou, je n’aurais pas signé votre bon de sortie.

 

Mary glissa le papier signé et tamponné par l’hôpital qui autorisait Josh à sortir le lendemain. Josh adopta une expression de contentement. Il expira de soulagement. Il n’avait pas douté que le docteur tiendrait sa parole. Elle lui avait promis qu’il sortirait au bout de dix jours, il sortirait le onzième jour après son réveil.

 

-           Vous n’êtes pas fou, Josh. Pas plus que celui qui croit en la résurrection de Jésus ou celui qui croit qu’acheter un parfum lui ramènera sa bienaimée. Vous avez vécu une expérience, certes de plus en plus connue et courante, elle demeure une expérience rare.

-           Vous voulez parler de la TS ou l’EMI ? Josh ricana en voyant le docteur décontenancé par son sens de l’humour.

-           Vous ne vous arrêtez jamais. Faites attention, les clowns sont souvent tristes, ne me faites pas annuler votre sortie Josh.

-           Voyons Docteur, vous n’êtes pas très convaincante en mère menace… Si j’étais réalisateur, je ne vous retiendrai pas pour jouer dans mon film !

-           Mais je ne suis pas actrice, Josh. Je suis docteur spécialisée en psychiatrie et accompagnement des personnes ayant tenté de se suicider, somma Mary avec bienveillance. J’ai confiance en vous Josh, j’ai confiance en votre humour grinçant et votre aisance innée. J’ai confiance en votre capacité à vous reconstruire. Faites-moi plaisir cette semaine… Concentrez-vous sur votre famille et sur votre santé…

-           Ma famille ? tiqua Josh. Deux enfants de deux mères différentes élevées aux deux extrémités de la Planète alors que je suis ici… Je n’appelle pas ça une famille.

-           Josh !

-           Non mais Docteur, faites attention à ce que vous dites, je suis Rémi sans famille moi ! Je suis malheureux avec Capi, Zerbino et Dolce. Ne parlons même pas de Joli-Cœur le monkey… Il me vole toutes mes maîtresses avec ses bananes.

-           Pfff… explosa Mary. Une larme de joie tomba sur son visage, ce qui remplit Josh de satisfaction. Au moins, il avait gardé son sens de l’humour intact même après sa TS. Rémi sans famille… Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !

 

Le docteur griffonna dans son cahier laissant Josh à ses réflexions. Comme après chaque blague, chaque autodérision, Josh sentait un vide en lui. Il savait que l’humour était son arme… Elle lui avait permis de séduire avec tant de facilités, de monter les échelons du Philarmonique de New York et de se sortir des situations les plus délicates de sa vie… Son humour l’aidait encore et toujours pendant sa psychanalyse et après sa tentative de suicide lugubre et noire. Sa gorge se serra et son mal-être chronique réapparut. Le regard en biais de Mary lui confirma qu’elle captait toutes ses émotions et il soupira en remuant nerveusement sa jambe gauche. Il grinça en s’observant s’agiter. Il expira fortement en admettant qu’il était angoissé. Il répéta mentalement la formule rapide du ho’ponopono. « Je suis désolé, je te demande pardon, je te remercie, je t’aime. » Il releva son menton et fit face au docteur.

 

-           Lana m’attend, Eva a accepté de me la laisser… Vu les circonstances. J’avoue que cela aura été le seul point positif de cette TS. Mary leva ses yeux sur lui et lui adressa un sourire circonspect. Ma famille, c’est elle. Et Babou.

-           Vos deux chiennes sont votre famille. Vos enfants, Telio et Téa sont votre famille. Votre mère, votre père, vos beaux parents sont votre famille. Vos amis sont votre famille. Ils vous aiment, vous le savez.

-           Ils ont pitié de moi, bredouilla Josh, brutalement vulnérable. Il prit le papier dans sa main pour se répéter mentalement qu’il était prêt. Il souffla. Je suis prêt, docteur, je suis prêt. Ho’ponopono, je suis prêt… Il est temps !

-           Ca va aller, Josh… C’est un nouveau réveil… Une nouvelle vie. Ayez confiance.

 

Josh acquiesça, le papier serré entre ses doigts. Il se leva et s’avança vers Mary. Un peu surprise, le docteur se leva et se laissa embrasser par les deux joues rêches et creuses de Josh. Il avait beaucoup maigri depuis le début de son hospitalisation et malgré son corps plus svelte, il avait gardé sa musculature héritée de ses ancêtres tahitiens et de ses années de pratiques de la rame. Il était un si bel homme.

 

« Avait-il été trop beau ? » Mary chassa cette pensée de son esprit, l’heure n’était pas à une nouvelle analyse, elle devait laisser Josh prendre son envol.

 

-           Faites attention à vous Josh. On se revoit dans une semaine.

-           Promis Docteur. D’ici là, essayez de ne pas trop penser à moi… Je ne veux pas avoir de problèmes avec votre mari moi ! »

 

Mary s’esclaffa en observant Josh sortir, le cœur serré. Comme à chaque patient qui quittait son bureau la veille de leur sortie d’hôpital, elle ne pouvait s’empêcher de se sentir vulnérable. A chaque fois, elle s’appuyait sur son instinct et son expérience de psychiatre aguerrie… Malgré tout, chaque patient représentait un risque et pour chacun, l’espace d’une seconde, elle se demandait si ils ne feraient pas partis des 10% qui recommençaient une tentative l’année suivant leur TS. Elle bouda en voyant la porte se fermer, son instinct parla, Josh ne ferait pas parti de ceux-là. Dans un an, elle le savait, Josh aurait construit une nouvelle vie et une nouvelle famille, elle en était convaincue.

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